“La ville est mère de la fable. Les chroniques des Sassaniens rapportent qu’il était une fois une cité sans histoire, quelque part au-delà du Gange. Ses puissants remparts étaient érigés sur des colonnes. Personne n’entrait, ni ne sortait, mais ses portes d’ivoire laissaient passer la lumière. Sa superficie était celle d’un pays. On y trouvait donc, en plus des édifices, des champs, des rivières, des forêts, des lacs et des hommes à la tâche. Mais nul ne savait réellement ce qui se passait derrière ses murs. À force de se tenir à l’écart, elle entra dans la légende. Ce qui nous est inaccessible, ne l’est pas pour le langage. Elle devint tour à tour siège des dieux et de l’amour, royaume des songes et des esprits. De nos jours, la ville est partout. Sans remparts, ni portes. Mais on ne peut la fuir ; où qu’on aille, la ville nous devance. Tout le monde va chez tout le monde et on raconte n’importe quoi. La légende n’a pas disparu pour autant, une part s’est fondue dans la masse, l’autre s’est transformée. Mais en quoi ? Si la réponse existe, nous la portons en nous. Nous la portons comme nous portons notre enfance. Avec mélancolie. La ville est devenue le monde. Plus personne n’est orphelin. Mais on se racontera toujours le paradis perdu.” PhR
